La règle du jeu : la Comédie-Française sous tous ses angles

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C’est l’effervescence sur la place Colette. Des invités se pressent à la Comédie-Française pour célébrer le retour d’André Jurieux qui vient de battre le record de traversée de l’Atlantique. Ces réjouissances projetées sur grand écran dans la salle Richelieu composent le prologue de La règle du jeu, d’après le scénario de Jean Renoir qui entre au répertoire sous la direction de Christiane Jatahy. La Brésilienne mêle théâtre et cinéma dans sa mise en scène, avec des vidéos tournées en amont, des images filmées en direct par les comédiens eux-mêmes et la représentation sur scène. Elle s’approprie le scénario de Renoir dont elle conserve la trame : André Jurieux est de retour après avoir entreprit un périple pour Christine, la femme qu’il aime, tout comme leur ami commun Octave. Cette dernière est l’épouse de Robert, qui veut rompe avec sa maitresse Geneviève. Du côté de l’intendance de la maison, un autre couple légitime éclate, puisque Lisette trompe son mari Schumacher avec Marceau. Cette intrigue se déroule exclusivement à travers les images projetées sur un poteau ou sur le grand écran qui couvre l’emplacement du rideau. Il ne reste plus sur scène que des digressions et des élans festifs.

Durant les vingt-six premières minutes de La règle du jeu, la salle Richelieu, riche en dorures et en velours rouge, se transforme en cinéma. Ce film en préambule de la pièce attise le désir du public impatient de voir entrer en scène les comédiens. Lorsqu’ils paraissent enfin les spectateurs ne savent plus ou porter les yeux tant ils virevoltent de toute part dans une fête désorganisée. La soirée commence par un karaoké sur le plateau presque nu où se côtoient quelques chaises disposées ça et là, et un piano, sur lequel Marcus Borja joue For me, Formidable de Charles Aznavour, Parole, Parole de Dalida et Alain Delon ou encore Non ho l’età de Gigliola Cinquetti.

Christiane Jatahy ne propose pas, ici, la meilleure démonstration de la communion entre théâtre et cinéma. Le drone, notamment, appairait comme un simple accessoire d’amusement. Elle offre, cependant, une belle ode au Français : au lieu que sa caméra a traversé, à ses créations via des costumes issus de différentes d’entre elles, à la troupe largement présente dans le film d’introduction et surtout à la passion partagée entre le public et les comédiens. Ce lien de complicité, Jérémy Lopez et Suliane Brahim le tissent tout au long de la représentation, en leur qualité d’hôtes des festivités. Au détour d’une réplique, la comédienne évoque d’ailleurs une suite plus gaie à leur dernière production commune Roméo et Juliette. Chauffeur de salle exceptionnel, Jérémy Lopez justifie la longueur de la projection en ouverture. Les spectateurs y découvrent, dans un premier temps, le point de vue de Robert, son personnage passionné de technologie cinématographique. Suliane Brahim, elle, confie à l’assemblée les hésitations et les déboires de sa Christine fort courtisée. Elsa Lepoivre brise, également, le quatrième mur avec la crise d’hystérie d’une Geneviève délaissée, tout comme Serge Bagdassarian, tordant Dick, qui déambule au gré de ses facéties. Sur scène ou dans l’orchestre, les autres protagonistes conservent une place moins ambigüe. Jérôme Pouly campe un Octave, nounours malléable et ami dévoué. Laurent Lafitte et Bakary Sangaré composent différentes facettes de l’amoureux. Le premier, aviateur dans l’oeuvre originale devenu navigateur, éconduit par sa belle, affiche une moue boudeuse. Le second, garde-chasse transposé en agent de sécurité, tempête mû par le jalousie puis par la trahison de sa bien-aimée Lisette (Julie Sicard). Cette dernière fricote avec Marceau (Éric Génovèse), braconnier transformé en SDF. Enfin, Pauline Clément apporte de la fraîcheur aux réjouissances dans le rôle de Jacqueline, spectatrice d’une intrigue dont elle est étrangère.

A l’instar de Jean Renoir qui puisa dans des pièces de théâtre pour écrire son scénario, Christiane Jatahy s’inspire de ce dernier pour créer un hybride et juxtaposer les deux genres. Sa célébration un brin décousue se révèle terriblement entrainante et chamboule, non sans un certain charme, la place du spectateur dans la salle.

La règle du jeu est une pièce extra-ordinaire qui ne laisse pas indifférent.

La règle du jeu à la Comédie-Française (1er)
Du 20 octobre 2017 au 8 janvier 2018.

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Faisons un rêve : Guitry par Briançon

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« Être marié ! Ça, ça doit être terrible, lance l’amant. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait bien faire avec une femme en dehors de l’amour. » Ce charmeur s’étend, avec passion, sur la gent féminine dans Faisons un rêve au théâtre de la Madeleine. Ce riche avocat et amant à temps plein convie un couple chez lui. Il est absent. Le mari s’impatiente et laisse sa femme, seule, attendre l’arrivée de leur hôte, pendant qu’il part honorer un important rendez-vous avec un homme d’affaire, sous-entendu une maitresse. L’amant profite du départ de ce dernier, pour déclarer sa flamme à la femme et lui proposer une nuit d’amour. Elle accepte et le retrouve le soir même. A leur réveil, le lendemain, les amoureux déchantent.

Comédie sur le sempiternel triangle amoureux mari, femme, amant, Faisons un rêve conquiert le public dont les rires couronnent la plume percutante et incisive de Sacha Guitry. Dans le salon, assez exigu, de l’amant recouvert d’une nuée de toiles de maitres, Nicolas Briançon signe une mise en scène toute en légèreté. La porte camouflée derrière une peinture apparaît comme une riche idée, pour accéder à la salle de bain. Côté jardin, en revanche, elle obstrue la fluidité des entrées et sorties.

Le metteur en scène s’empare avec brio du rôle de l’amant, séducteur enthousiasmé par l’amour et misogyne décomplexé. Les spectateurs jubilent, notamment lors de la scène où le personnage imagine le trajet de sa belle d’un domicile à l’autre, dans les rues de Paris. Destinataire de cet empressant élan et de ces méticuleux préparatifs, Marie-Julie Baup rayonne. Yeux de biche et robe vintage, élégamment rehaussée par un jupon, elle joue à la perfection la naïveté et l’intelligence de la femme, au premier acte. Elle réussit moins, l’inquiétude de la fautive sur le point d’être démasquée. Trépignant ou penaud en quête d’alibi, Éric Laugerias compose un mari à l’accent méridional peu aguerri à l’art de la dissimulation. Enfin, Michel Dussarat saupoudre la pièce de ses fantasques apparitions, dans le rôle d’Emile, le domestique. Entre sérieux et fantaisie, les comédiens offrent un doux rêve dans une ambiance « belle époque », suggérée par le décor et les sublimes costumes de Pierre-Yves Leprince.

Faisons un rêve est une comédie jubilatoire très structurée.

Faisons un rêve au théâtre de la Madeleine (8e).
À partir du 14 septembre 2017.
Du mardi au samedi à 19h.

Tous nos vœux de bonheur ! : deux soeurs et des mariages

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Charlotte et Claire assistent au mariage de leur petite sœur. La journée se révèle riche en dialogue pour les deux femmes devenues, au fil des années, presque des étrangères. Tous nos vœux de bonheur ! oppose deux visions de la place de la femme dans la société à la Comédie Bastille. Charlotte, l’ainée, ne vit que pour son mari et ses enfants. Claire, la cadette, est divorcée et ambitieuse professionnellement. Pour l’une liberté rime avec débauchée, tandis que l’autre nourrit une peur panique de l’engagement. Et lorsque ces deux là se chamaillent, elles retrouvent leurs postures de fillettes contrariées. Les inquiétudes de l’ainée et les révélations que lui assène sa progéniture prennent le pas sur le développement du personnage de la cadette qui se dévoile peu. Claire fait office de catalyseur puis de conseillère de sa sœur.

Marilyne Bal élabore sa comédie comme une succession de saynètes qui font défiler la journée depuis les retrouvailles des deux sœurs près de la mairie, jusqu’au départ du lieu de réception. Avec un écran et deux chaises en plastique transparent pour seul décor, Jean-Philippe Azéma met en scène l’explosif duo. Attifée et chapeautée en bourgeoise endimanchée, Marie-Hélène Lentini campe une savoureuse femme au foyer réac et coincée, en alternance avec Claire Gérard. Meneuse, l’énergique Karine Dubernet donne un dynamisme plus moderne. Le texte au rebondissements quelque peu attendus ne rend pas hilare, la relation naissance interprétée par ces deux talentueuses comédiennes s’avère néanmoins plaisante. La musique relève agréablement la pièce et le rythme entêtant de First be a woman, la dernière chanson, persiste à la sortie.

Tous nos vœux de bonheur ! est une comédie distrayante.

Tous nos vœux de bonheur ! à la Comédie Bastille (11e).
Du dimanche au mercredi à 21h et les samedis à 15h.

Modi : le déclin d’un artiste maudit

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Au cœur de Montmartre, lieu phare de la peinture, le théâtre de l’Atelier accueille Modi. C’est pourtant dans le quartier de Montparnasse que se déroule cette pièce biographique sur Amedeo Modigliani. De la Grande Guerre à sa mort, le peintre italien mène une vie de bohème auprès de sa muse Jeanne Hébuterne. Derrière les célèbres tableaux, le public découvre un homme aigri par le manque de reconnaissance et les rivalités, et désagréable avec le marchand d’art Léopold Zborowski et Eudoxie, sa « belle-mère » détestée. Cette dernière le lui rend bien. Fervente catholique, elle désapprouve la relation de sa fille avec cet homme de mauvaise réputation et juif, de surcroît. Porté sur la bouteille et coureur de jupons, Modigliani n’apparaît pas comme le meilleur parti pour une fille de bonne famille et reconnaît ses vices qu’il associe à sa créativité. Une vie saine ne lui inspire que des œuvres ternes. Laurent Seksik dresse le portrait de cet artiste ténébreux dans une intéressante fresque historique où se côtoient Picasso, Matisse, Apollinaire et Soutine.

Le décor sombre de Jean-Michel Adam compte deux chevalets et juste ce qu’il faut de désordre pour faire vivre le modeste logement du peintre. Si seuls deux tableaux de Modigliani apparaissent sur scène, une œuvre d’art semble exposée sur le mur. La fenêtre qui éclaire l’espace se compose d’une vitre entourée d’un cercle qui tourne au gré des scènes, si bien que les carreaux forment un rectangle tantôt vertical, tantôt horizontal. Ce mouvement cyclique pourrait aussi marquer le temps qui passe et le déclin de « Dedo », comme l’appelle Jeanne, atteint de tuberculose.

Difficile de ne pas voir dans le Modigliani de Stéphane Guillon des relents du trublion télévisuel. Il vacille entre mécontentement et lyrisme, et écrase sa discrète partenaire. Sarah Biasini interprète une jeune fille fragile, amoureuse, qui admire le talent de son homme et lui abandonne ses propres aspirations artistiques. Majestueuse, Geneviève Casile campe Eudoxie Hébuterne, la mère de cette dernière, une femme conventionnelle qui n’hésite pas à tenir tête à l’artiste. Didier Brice est impeccable en souffre douleur consentant dans le rôle de Léopold Zborowski, qui représente le côté mercantile de l’art. Didier Long met en scène les dernières années de la vie de « Modi », comme le surnommaient ses amis, et plonge les spectateurs dans le Paris du début du XXème siècle. Entre peinture et bombardement, la pièce instruit les spectateurs sur le caractère de l’artiste maudit qui peignit des portraits figuratifs devenus célèbres.

Modi est une pièce intéressante sublimée par ses second rôles.

Modi au théâtre de l’Atelier (18e).
À partir du 10 octobre 2017.
Du mardi au samedi à 21h et les dimanches à 15h.

Le miracle : un bébé au bout du voyage ?

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Nouveau coup de massue pour Alexandra et Patxi. Ce couple désireux d’avoir un enfant, essuie un nouvel échec après de nombreuses tentatives, toutes infructueuses. Le médecin lui conseille de partir en voyage. Il voit dans cette évasion, loin du quotidien, un terrain propice pour que se produise : Le miracle, à la Comédie de Paris. Dès le début du séjour, ils rencontrent Yvan et Laetitia, des amoureux très démonstratifs, trop mielleux au goût du couple en mal d’enfant.

Alexandra Chouraqui et Patxi Garat co-signent cette comédie sociale sur un sujet très actuel. Ils décrivent un couple en crise dans tout son réalisme, son humanité sans l’ensevelir sous des traits trop délurés. Ils réservent l’exubérance aux « seconds rôles ». Les héros, conservent néanmoins, un brin de folie qui leur permet de secrètement espérer un miracle et de s’orienter pour cela, vers d’étonnantes alternatives. Tandis qu’ils tentent de renouer les liens qui se consument peu à peu entre eux, ils croisent un autre couple qui irradie de bonheur. Épanouis et heureux, ces derniers renvoient l’image d’un mariage idéal. Les deux ménages se reflètent l’un dans l’autre, permettant à chacun de mieux apprécier l’essence de sa vie conjugale.

Les auteurs interprètent eux-même le couple principal dont la complicité se dessine en filigrane d’une apparente distance. Alexandra Chouraqui incarne une femme au caractère bien trempé et au travail prenant. Patxi Garat, lui, fait preuve de plus de retenue dans le rôle de son compagnon, un cérébral sans revenu fixe. Ces anciens membres de la Troupe à Palmade s’entourent, sur scène, de leurs ex-camarades. Ainsi, Laetitia Vercken et Yvan Naubron composent le « couple parfait » : une bimbo et un play-boy enjoués et optimistes, qui forment avec leur deux bambins, la famille de rêve. Enfin, Benjamin Gauthier campe deux personnages peu diplomates mais hilarants.

Inventif et ingénieux, la scénographie de Capucine Grou-Radenez tout en gros cubes de bois permet avec peu d’éléments identiques de suggérer des meubles, un lit ou des tables, selon l’envie. A la mise en scène, Constance Carrelet et Benjamin Gauthier frôlent l’overdose avec la géométrie dans l’espace de ces volumes à six faces afin d’obtenir différentes atmosphères. Les réorganisations des décors amplifient l’effet saccadé du rythme déjà présent par la découpe de la pièce en de nombreuses saynètes. L’ultime d’entre elles, propose un épilogue abrupt de la quête d’Alexandra et Patxi.

Le miracle est une comédie légère et actuelle.

Le miracle à la Comédie de Paris (9e).
Depuis le 7 septembre 2017.
Du mardi au samedi à 21h15 et les samedis à 17h.